lundi 30 mars 2009

L'Inquisition, ancêtre des totalitarismes



Yves-Charles Zarka

""Aucune continuité directe ne relie la "pureté du sang" ibérique et l'antisémitisme racial de l'Allemagne nazie". C'est que l'administration du meurtre de masse des nazis, la logique de l'extermination donc, n'avait pas besoin d'un tribunal, fût-il inquisitorial."

Extraits de la critique de La Logique des bûchers de Nathan Wachtel, Éditions du Seuil, par Yves-Charles Zarka, repris du site du Figaro.
Selon Nathan Wachtel, professeur au Collège de France, le système de terreur froide mis en place par l'Inquisition espagnole anticipe les horreursdu XXe siècle.
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"[...] La tâche de l'Inquisition ne concernait donc pas les Juifs, mais les conversos, les convertis soupçonnés de pratiquer en secret la religion qu'ils avaient pourtant explicitement abjurée. Ceux qui croyaient sauver leur vie en devenant catholiques vont devenir l'objet d'une persécution impitoyable puisqu'elle aboutissait souvent au bûcher, mais aussi implacable parce qu'elle reposait sur un système administratif incroyablement précis, détaillé et, en outre, fiable : "L'Inquisition ne se trompe jamais", disait I. S. Révah. [...]
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Ce système de terreur froide qui précède ou accompagne la terreur sanglante, ce système bureaucratique précis et rigoureux d'établissement de dossiers, de classification et d'archivage qui faisait qu'un individu pouvait être arrêté au Brésil pour une dénonciation faite au Portugal, est ce qui, selon Nathan Wachtel, fait la modernité de l'Inquisition. Cette thèse est, il faut le souligner, d'une grande importance. Contre l'extravagante idée, pourtant fort répandue encore aujourd'hui, selon laquelle le totalitarisme serait un produit de la raison et des Lumières, Nathan Wachtel montre que le système qui, par son fonctionnement et ses mythes (parmi lesquels celui de la race et de l'impureté du sang juif), est le plus proche des pratiques totalitaires modernes, c'est l'Inquisition.
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Mais, là encore, il y a bien sûr des différences majeures soulignées d'ailleurs dans le livre : "Aucune continuité directe ne relie la "pureté du sang" ibérique et l'antisémitisme racial de l'Allemagne nazie" (p. 23). C'est que l'administration du meurtre de masse des nazis, la logique de l'extermination donc, n'avait pas besoin d'un tribunal, fût-il inquisitorial."


Illustrations: Lisbonne: mémorial aux victimes du massacre de 1506

http://philosemitismeblog.blogspot.com/

samedi 28 mars 2009

Yom Ha'Shoah à Genève : Commémoration de Yom Hashoah


A l’occasion de la Journée du Souvenir de la Shoah (Holocauste), les communautés juives de Genève organisent une importante cérémonie commémorative.

Cette cérémonie, à laquelle sont associés des survivants et des représentants d’autres groupes persécutés par les nazis, réunit des délégations de diverses communautés religieuses et des autorités politiques.

Cette cérémonie a lieu le soir du 20 avril, selon la date du calendrier hébraïque, et comme cela se passe depuis 1959 dans les communautés juives du monde entier.

Cette cérémonie se déroule cette année sur la Place des Nations, lieu symbolique puisque s’ouvre le même jour, dans le cadre des Nations Unies à Genève, une conférence majeure consacrée à la lutte contre le racisme (Conférence d’examen de Durban). C’est ainsi l’occasion de rappeler de manière forte que, des formes de racisme, comme l’antisémitisme, peuvent conduire aux pires crimes contre l’humanité.

Notre commémoration se fait sous le double signe de la dimension universelle de la Shoah et du refus de la relativisation.

Dans cet esprit, notre cérémonie rend hommage à deux personnalités qui ont édifié sur les cendres de la Shoah des textes fondamentaux dans la lutte pour l’amélioration de l’humanité et le refus de la banalisation des crimes. Il s’agit de René Cassin, principal rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies et de Raphaël Lemkin, principal rédacteur de la Convention contre le génocide des Nations Unies.

Inspiré par l’esprit de Genève, c’est d’une voix unie et forte que nous voulons envoyer le message universel appris de la Shoah : « Plus jamais ça ».


http://www.yomhashoah09.org/

vendredi 27 mars 2009

La charge de Jacques Chirac contre les négationnistes



Jacques Chirac a participé, vendredi à l'Unesco avec Simone Veil, au lancement du projet Aladin, initié par la Fondation de la mémoire de la Shoah. Crédit photo : François Bouchon / Le Figaro.


L'ancien président de la République prône l'enseignement de la Shoah dans les pays arabes.

«Le drame de la Shoah interdit l'oubli. Il impose la pudeur. Il fait exploser la colère au cœur de chaque homme de bonne volonté, lorsque la Shoah est contestée.» Silencieux depuis plusieurs mois, Jacques Chirac a choisi de s'exprimer sur un thème qui avait déjà marqué sa présidence. Vendredi, à l'Unesco, l'ancien chef de l'État a apporté un soutien appuyé au projet Aladin initié par la Fondation de la mémoire de la Shoah. Un projet destiné à lutter contre le négationnisme, en particulier dans les pays arabes.

Jacques Chirac a insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas de vouloir « aire porter aux pays musulmans une culpabilité qui n'est pas la leur». Il a cependant souligné l'importance de «faire connaître la Shoah, pour la faire sortir du silence que l'on a fabriqué autour d'elle, dans beaucoup de pays». Pour lui, les raisons de ce silence sont simples : «Évoquer la Shoah risquait de susciter dans ces pays un sentiment de sympathie pour les Juifs et l'existence d'Israël. Alors, a-t-il dit, on l'a cachée.»

L'ancien président s'est inquiété du fait que «les conflits incessants du Proche-Orient servent aujourd'hui de prétexte à une nouvelle haine d'Israël. Elle est en train de devenir une nouvelle haine des Juifs ; cette haine se répand», a-t-il observé. Elle peut être le débutd'un nouveau cauchemar. Chirac insiste : «Il n'y aura pas de paix au Proche-Orient tant qu'il n'y aura pas de reconnaissance et acceptation de l'État d'Israël.» Et ajoute : «Mais il n'y aura pas reconnaissance mutuelle réelle sans assentiment des peuples (…) sans une compréhension plus intime.»

Celui qui avait reconnu la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France, dans son discours du Vél'd'Hiv, en juillet 1995, estime que ce projet Aladin s'inscrit dans le cadre du combat qu'il mène à la tête de sa propre Fondation pour le dialogue entre les cultures. Ce projet, sur son site Internet, propose un contenu pédagogique en plusieurs langues, dont le turc, l'arabe ou le farsi, sur l'histoire de la Shoah et celle du judaïsme. Il est soutenu par plus de 200 personnalités arabo-musulmanes.

« Les falsifications de l'histoire »

Mais Jacques Chirac ne s'est pas seulement adressé à cette partie du monde, soulignant, dans son intervention, que «nul pays, nulle culture ne sont immunisées contre la tentation du génocide». Il a par ailleurs souligné, une nouvelle fois, que «nous ne devons jamais accepter comme démocratiques les partis qui propagent la haine». «L'accord trouvé entre libéraux, démocrates chrétiens, socialistes et communistes dans l'après-guerre pour rejeter les partis de la haine doit être considéré comme un acquis définitif de la démocratie européenne», a-t-il ajouté. Une allusion claire aux propos tenus par Jean-Marie Le Pen, mercredi, dans l'hémicycle du Parlement de Strasbourg. Le président du Front national avait réaffirmé qu'il considérait les chambres à gaz comme «un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale».

Depuis son départ de l'Élysée, Jacques Chirac, en tête des personnalités politiques dans le baromètre Ifop/Paris Match, s'en tient à des interventions peu nombreuses et exclusivement consacrées aux grands enjeux mondiaux, comme son discours sur l'accès à l'eau au Proche-Orient.

De son côté, dans un message lu par la garde des Sceaux et maire du VIIe arrondissement de Paris, Rachida Dati, le président Sarkozy n'a pas évoqué Jean-Marie Le Pen mais fait allusion aux propos négationnistes tenus par l'évêque catholique intégriste Richard Williamson. Des déclarations qu'il a jugées «indignes, d'autant plus honteuses et condamnables, qu'elles émanent d'un homme de foi». Des déclarations qui rappellent aussi «l'urgence d'agir contre les falsifications de l'histoire».

«Toutes» les falsifications , a souligné Abdoulaye Wade, président du Sénégal et président de l'Organisation de la conférence islamique, pour qui le négationnisme ne doit pas occulter d'autres formes «d'oubli du passé ou de dénaturation des faits», relatifs, en particulier, à la colonisation.

Sophie de Ravinel
http://www.lefigaro.fr/politique/

samedi 14 mars 2009

Celui qui n'a pas voulu jouer le rôle d'Esther en 1944...


Photo: JPost

Par RAFAEL MEDOFF

Il y a soixante-cinq ans tout juste, les Juifs américains se rassemblaient dans les synagogues pour fêter Pourim. Cette fête juive rappelle comment une femme a utilisé de son influence auprès du roi de Perse pour sauver la communauté juive du génocide programmé par le vil Aman. Mais en ce mois de mars 1944, ce que ces Juifs ne savaient pas, c'est qu'à l'instant même où ils lisaient leurs méguilas (rouleaux d'Esther) et agitaient leurs crécelles, un conseiller juif du président Roosevelt usait à son tour de son influence pour porter secours aux Juifs européens persécutés par les nazis.

Au début de l'année 1944, des millions de Juifs avaient déjà été assassinés par le Aman contemporain, mais beaucoup d'autres ne demandaient qu'à être sauvés.

Si l'administration de Franklin Delano Roosevelt (FDR) a longtemps refusé d'agir, en janvier 1944, sous de fortes pressions de la part des membres du groupe sioniste révisionniste Bergson, du Congrès et du Département du Trésor, le président américain mettra tardivement en place un Conseil des réfugiés de guerre, dont l'objectif officiel était de porter secours aux victimes de l'horreur nazie.

Sous la direction des avocats du Trésor John Pehle et Josiah E. DuBois, Jr. - deux protestants - c'est avec une passion et une détermination hors du commun que le Conseil s'attelle à la tâche, malgré les fonds symboliques qui lui sont consacrés.

L'une des premières propositions sera de proposer à Roosevelt de faire une déclaration pour clairement stipuler que toute personne impliquée dans la persécution de Juifs sera punie et que les Juifs en péril peuvent trouver un refuge aux Etats-Unis. Pehle et DuBois jugeaient une telle déclaration nécessaire, en partie suite aux récents propos décevants des Alliés à propos des Juifs européens. En effet, les ministres américain, britannique et soviétique des Affaires étrangères avaient évoqué au cours d'un sommet à Moscou en octobre, la punition infligée aux auteurs de crimes de guerre nazis sur les populations conquises. Mais ils s'étaient contentés de mentionner les "otages français, néerlandais, belges ou norvégiens... et les citoyens polonais...", sans qu'aucune allusion ne soit faite aux premières victimes du IIIe Reich : les Juifs.

Arthur Szyk, célèbre artiste, rescapé de la Shoah, fait remarquer que la souffrance des Juifs d'Europe a été "traitée comme un sujet tabou - qui ne doit pas être abordé en société". Ainsi, mobiliser l'intérêt public sur le sort réservé aux Juifs aura été d'autant plus difficile que l'identité des victimes était soigneusement occultée. En outre, le message aux nazis était clair : le monde est indifférent à la question juive.

Une déclaration trop morbide

Après avoir consulté le secrétaire au Trésor Henry Morgenthau, Pehle et DuBois ont donc préparé une ébauche de déclaration. Mais cette dernière fera sursauter. Le secrétaire adjoint de la guerre John McCloy voudra édulcorer le texte pour le rendre "moins morbide". Les officiels du Département d'Etat s'y opposeront tout de go, au motif que les Allemands l'utiliseraient comme preuve que les Alliés ne se battaient que pour sauver les Juifs. La Maison Blanche, elle aussi, a émis des objections, comme Pehle le découvrira dans la soirée du 8 mars 1944, lors de sa rencontre avec Samuel Rosenman, plus proche conseiller juif de FDR et l'un des principaux membres du Comité juif américain.

Au bout de la rue où se situait le bureau de Rosenman du bureau, à Washington, s'érigeait la célèbre synagogue Adas Israël, où la fête de Pourim battait son plein. Les fidèles écoutaient le récit de l'antique histoire de Pourim, racontant comment la reine Esther a plaidé sa cause auprès du roi Assuérus pour faire échouer le machiavélique plan d'Aman qui voulait anéantir les Juifs.

Une reine, mais pas de nouveau roi

Rosenman avait l'opportunité de devenir l'Esther des temps modernes. Seul problème : Rosenman est un Juif profondément assimilé, qui a toujours rechigné à attirer l'attention sur les préoccupations de sa communauté. Déjà, après le pogrom de la Nuit de Cristal en 1938, il avait averti FDR que l'admission de réfugiés risquerait de "créer un problème juif aux Etats-Unis". En 1943, il avait conseillé à Roosevelt d'ignorer la "horde médiévale" de quatre cents rabbins en marche vers la Maison Blanche pour plaider la cause de leurs coreligionnaires. Rosenman avait également tenté d'étouffer la campagne qui avait mené à la constitution du Conseil des réfugiés de guerre.

En ce mois de mars 1944, avec l'affaire de la déclaration présidentielle, Rosenman avait pourtant une nouvelle chance de faire une bonne action. Mais malheureusement, il en a décidé autrement. Il avertit Pehle avoir "conseillé au président de ne pas signer la déclaration en raison de sa référence trop claire aux Juifs". Selon Rosenman, de tels propos "intensifieraient l'antisémitisme aux Etats-Unis". Pehle est à la fois surpris et déçu de la position de Rosenman.
Le jour suivant - Pourim - Pehle s'entretient avec le vice-secrétaire d'Etat Edward Stettinius, puis avec Morgenthau, secrétaire au Trésor. Il est devenu évident, dit ce dernier à Pehle, que Rosenman a préalablement monté le président contre leur projet : Roosevelt avait en effet déjà avancé que le libellé "désignait les Juifs de manière trop explicite".

Rosenman planchait déjà sur une version revisitée de la déclaration. Morgenthau redoutait de voir disparaître le second paragraphe, "très violent", dans lequel il était stipulé que les Juifs étaient assassinés "uniquement parce qu'ils étaient juifs". Des inquiétudes fondées, puisque bien évidemment, l'alinéa n'a pas survécu aux coupes de Rosenman.

Ce dernier a opéré d'autres modifications importantes. Il a rayé trois des six références aux Juifs. La promesse d'offrir aux réfugiés temporaires un abri en Amérique s'est transformée en : "Nous allons trouver des refuges pour eux", sans préciser que les Etats-Unis seraient cette terre d'accueil. Trois paragraphes ont été ajoutés au début de la déclaration, sur les mauvais traitements infligés par les Allemands aux "Polonais, Tchèques, Norvégiens, Hollandais, Danois, Français, Grecs, Russes, Chinois Philippins - et de nombreux autres" - mais nullement aux Juifs. Le sort des Juifs a été relégué au quatrième alinéa.


La version finale de la déclaration a été publiée plus tard ce mois de mars 1944. Evidemment, c'était mieux que rien, mais elle aurait pu avoir beaucoup plus d'impact. Et son destin a auguré les obstacles que le Conseil des réfugiés de guerre allait rencontrer, au sein de l'administration Roosevelt elle-même, dans ses efforts de mener à bien sa mission.

Le fait que tout cela ait eu lieu à Pourim relève, bien sûr, d'une certaine ironie. La reine Esther et Samuel Rosenman se trouvaient tous deux à des positions uniques qui leur permettaient d'inciter la plus haute autorité à agir en faveur des Juifs. La réaction héroïque d'Esther a été pérennisée par la célébration de la fête de Pourim. La question est de savoir si Rosenman aurait pu lui aussi changer le cours de l'Histoire en suivant l'exemple de l'héroïne juive.


L'auteur est directeur de l'Institut David S. Wyman d'études sur la Shoah.
Site Internet : www.wymaninstitute.org.

Lanzmann, l'éternel combattant


Crédits photo : Photos12.com-CollectionCinéma
Par Max Gallo
de l'Académie française

Dans ses Mémoires, le réalisateur du film «Shoah» évoque avec force les grands débats et conflits du XXe siècle auxquels il a été mêlé.


«Shoah, qu'est-ce que cela veut dire ?»

Claude Lanzmann, l'auteur du film, répond : «Je ne sais pas, cela veut dire Shoah.»

Le mot s'est imposé à lui, une nuit, alors qu'il vient de terminer, en 1985, ce film de neuf heures trente, qui est le monument impérissable de la mémoire de ce que les nazis ont voulu, mis en œuvre : la tentative de destruction, d'anéantissement du peuple juif.

Shoah, ce terme qui apparaît dans la Bible.

«Mais il faut traduire, personne ne comprendra», dit-on à Lanzmann. «C'est précisément ce que je veux, que personne ne comprenne», répond-il.

Voilà près d'une décennie qu'il construit ce film, déployant une créativité, une énergie, une intelligence, un courage dont nous prenons conscience en lisant ses Mémoires, Le Lièvre de Patagonie.

Mais au moment de présenter ce film, pour la première fois, il faut un titre : «Je me suis battu pour imposer Shoah, raconte-t-il, sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination.» Shoah, le mot s'est imposé. «Il est maintenant un nom propre, le seul donc et comme tel intraduisible.»

Sur ce point, Claude Lanzmann se trompe : Shoah, ce film sont la traduction, l'essence de sa vie. Tout dans celle-ci conduit à ce moment, le cœur de son existence : son engagement absolu dans la conception, la réalisation de Shoah.

Peu importe qu'avec sa brutale franchise Lanzmann confie que l'idée de Shoah n'est pas de lui : «Je n'y songeai pas du tout.» C'est un directeur du ministère des Affaires étrangères israélien qui lui a suggéré de réaliser un film qui «soit» la «catastrophe». L'essentiel est qu'au cours d'une «nuit de feu» Lanzmann décide de vouer sa vie - il est proche de la cinquantaine - à ce projet parce qu'il serait «indigne et lâche de ne pas le saisir». Ces deux mots-là, ces deux comportements, Claude Lanzmann les a depuis son enfance refusés, rejetés, condamnés. Le récit de sa vie en porte à chaque instant le témoignage.

Il affronte la mort

Mémoires passionnants parce que Lanzmann a été mêlé à la plupart des débats et des combats de la seconde moitié du XXe siècle. Né en 1925, il a vécu, juif, sous les lois antisémites de Vichy. Il a été traqué. Il a participé les armes à la main à la Résistance. Dans le Paris des années 1950, étudiant en philosophie, il est plongé dans la vie intellectuelle, ami de Jean Cau - le secrétaire de Sartre, futur Prix Goncourt -, du philosophe Gilles Deleuze, de l'écrivain Michel Tournier. Il est journaliste à Elle, à France-Dimanche, côtoyant ces «grands de la presse», Hélène et Pierre Lazareff. Il publie des reportages prémonitoires, sur le dalaï lama - en 1959 ! -, l'Allemagne communiste, la Corée, la Chine, Israël. Il écrit dans Les Temps modernes, la revue de Sartre.

D'une phrase malicieuse, il aborde un chapitre important de sa vie : «Et Simone de Beauvoir. Nous y voilà !» Car il ne fut pas seulement l'ami le plus proche des deux «stars» intellectuelles Sartre et Beauvoir, il vécut maritalement sept années avec celle que Sartre appelle «le Castor».

Il parle de cette période avec le souci de dire la vérité, sans fard, tout en ne brisant pas le pacte d'intimité qui unit ceux qui se sont sincèrement aimés. Et Claude Lanzmann sait aimer. Il est de ces adultes qu'enflamme une brève rencontre, et qui pleurent à la projection d'un film qui évoque ces coups de foudre sans lendemain sinon la nostalgie. Il met donc son cœur en jeu, comme il engage son corps, au risque de sa vie.

Il se lance des défis sportifs. Il s'expose sur la frontière algéro-tunisienne pendant la guerre d'Algérie, ou en Israël. Il vole sur des avions de chasse. Il pilote un tank. On suit ses aventures comme on lirait un roman de London, de Hemingway, de Kessel. Mais là n'est pas l'essentiel. Lanzmann éprouve son courage. En «voyant» - il se vit ainsi -, il sait qu'une tache exceptionnelle l'attend. Il en connaît le sens : affronter la mort. Il écrit - et tout est dit : «J'ai pris rang dans l'interminable cortège des guillotinés, des pendus, des fusillés, des garrottés, des torturés de toute la terre, de même je suis cet otage au regard vide, cet homme sous le couteau. On aura compris que j'aime la vie à la folie.» Il n'a qu'une seule crainte : «Celle de se conduire lâchement», portant des valises bourrées d'armes, craignant la milice, la Gestapo, la torture et la peur de ne pouvoir y résister pendant que ses amis étaient arrêtés, broyés. Et ce sont les morts qui le hantent. Ce sont eux qu'il veut servir. Lorsqu'il se voue à Shoah, une certitude l'habite : dans ce film les vivants s'effaceront devant les morts pour s'en faire les porte-parole. Point d'images d'archives, d'amoncellement de cadavres. «Mon film devait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz.»

C'est le moment capital de la vie de Claude Lanzmann et ses Mémoires changent de statut et de rythme. Ils deviennent le journal d'un créateur, d'une sorte d'archéologue qui doit identifier les traces des crimes que les nazis ont voulu effacer, des témoins qui ont échappé à l'extermination et des bourreaux qui ont esquivé le châtiment. Et Lanzmann les retrouve. Il nous fait partager sa quête angoissée et résolue qui est bien davantage que la recherche de preuves et de témoignages. Car le sujet de son film n'est pas de reconstituer les événements ou les destins miraculeux, exceptionnels des survivants. Shoah doit dire «la mort et non pas la survie, contradiction radicale : les morts ne pouvaient pas parler pour les morts».

Entreprise impossible et cependant réalisée, car elle est aussi «une illumination d'une puissance telle que je sus aussitôt que j'irais jusqu'au bout».

Et nous avançons avec lui tout au long de ses Mémoires qui sont comme Shoah : «Un chœur immense de voix… qui témoignent, dans une véritable construction de la mémoire, de ce qui a été perpétré.»


Un livre, porté comme Shoah, par le jaillissement de la vie.

» Le Lièvre de Patagonie, Mémoires de Claude Lanzmann Gallimard, 546 p., 25 €.

vendredi 13 mars 2009

Une rencontre à Jérusalem organisée avec le Studium Theologicum Salesianum.


Yad Vashem analyse le rôle de Pie XII pendant l’Holocauste
Source : Zenit.

ROME, Vendredi 6 mars (ZENIT.org) -
Au lendemain du cinquantième anniversaire de la mort du serviteur de Dieu Pie XII, dans le siècle Eugenio Pacelli, l'Institut international de recherche de l'holocauste Yad Vashem et le Studium Theologicum Salesianum, Saints Pierre et Paul, organisent les 8 et 9 mars un atelier d'experts qui analyseront l'état actuel de la recherche sur le pape Pie XII et l'holocauste.

Selon les propos rapportés par don Francesco De Ruvo, s.d.b., à ZENIT, « des historiens débattront et partageront les résultats de leurs recherches afin de répondre à une série de questions relatives à la controverse en cours ».

Les historiens et les experts, qui confèrent une dimension internationale à l'initiative, appartiennent aux deux écoles de pensée sur la question : celle qui est plus critique à l'égard de Pie XII et celle qui en apprécie l'œuvre.

La rencontre a lieu alors que les préparatifs de la visite de Benoît XVI le 11 mai prochain à Yad Vashem, mémorial de l'holocauste, battent leur plein et où il participera à une cérémonie en mémoire des victimes de la shoah.

Les experts qui participent aux débats sont Sergio Minerbi, Paul Oshea, Michael Phayer, Susan Zuccotti, Thomas Brechenmacher, Jean-Dominique Durand, Grazia Loparco, Matteo Luigi Napolitano et Andrea Tornielli.

La session d'ouverture sera inaugurée par Avner Shalev, président du Comité de direction de Yad Vashem, et par Mgr Antonio Franco, nonce apostolique en Israël. Les modérateurs seront, pour le Studium Theologicum Salesianum, Don Roberto Spataro et pour Yad Vashem, Mme Iael Orvieto.

« Ces dernières années, de nombreux livres et de nouveaux articles ont été publiés. Ainsi, du nouveau matériel a été présenté qui a permis de mettre en lumière de nouveaux aspects, qui ont besoin d'être regroupés et débattus, pour voir s'il y a quelque chose de nouveau et qui doit être totalement revu », explique le père De Ruvo.

Parmi les différents arguments qui feront l'objet de débats parmi les historiens, se trouve la période qui précède le pontificat de Pie XII, les relations avec les évêques allemands, Pie XII et l'holocauste, la situation en Italie pendant la période de l'holocauste et celle qui a suivi.

« Aujourd'hui, au Musée de l'holocauste Yad Vashem, il y a une légende de photo objet de polémique sur l'œuvre de Pie XII » au sujet de laquelle les historiens n'ont cessé de débattre, explique le père De Ruvo, salésien et chercheur à Jérusalem.

« Pour certains, Pie XII aurait été un spectateur indiffèrent de l'holocauste qui, par son silence, se trouva de connivence avec la monstrueuse tragédie qui se déroulait. Toutefois, d'autres chercheurs et historiens soutiennent depuis longtemps une thèse totalement opposée qui donne une appréciation positive de l'œuvre de Pie XII : il aurait agi pour limiter de toutes les façons possibles les effets de l'holocauste, parfois avec des résultats concrets ».

« Cette dernière position historiographique, ajoute-t-il, est basée sur des documents historiques d'archives et de témoignages aussi bien oraux qu'écrits des protagonistes. Les auteurs qui louent l'action de Pie XII pour le sauvetage des juifs soumettent leurs conclusions, sans distinction d'appartenance ethnique et religieuse. Parmi ceux-ci l'on note de nombreux experts juifs ».

« Un climat d'écoute cordiale et respectueuse a régné jusqu'à aujourd'hui parmi les institutions engagées dans cette initiative qui, selon le souhait de tous, conduira à un accord sur le texte actuel de la légende que l'on voit à Yad Vashem » conclut-il.


© Zenit

Mis en ligne le 13 mars 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org

"Auschwitz tombe en ruine et que fait-on?"



Par Alexandre DUYCK
Le Journal du Dimanche

>> Simone Veil a rencontré cette semaine, pour le JDD, une enseignante en Seine-saint-Denis qui lutte depuis des années contre les préjugés antisémites des élèves. Le 12 septembre 2001, dans une classe du lycée professionnel Moulin-Fondu, à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). "Dans les tours, y avait aussi des juifs..."; "Partout où t'as du pouvoir et du fric, t'as des juifs"...

"Moi, je dis que c'est une bonne punition pour les juifs..." Samia Essabaa, professeur d'anglais, est sidérée: "Antiaméricanisme exacerbé, racisme et antisémitisme. Des symptômes, ça révèle une maladie. Et une maladie, ça se soigne. Mais comment?"
Elle trouve la solution: emmener ses élèves, presque tous de confession musulmane (comme elle) et perclus de préjugés antisémites, à Auschwitz. Au mémorial de l'Holocauste de Washington, où ils se trouvent ces jours-ci. Depuis son premier voyage au camp d'extermination, Samia Essabaa poursuit cette expérience, dont elle rend compte dans un livre à paraître mercredi*. Livre dans lequel elle rend hommage à Simone Veil, qui l'a beaucoup aidée.

Faut-il aller à Auschwitz pour comprendre la Shoah?
Simone Veil: Un jour, un de mes fils, qui était médecin et avait alors 40 ans, m'a dit: "Je ne veux pas y aller. Je n'irai jamais parce que je ne le supporterai pas." A l'inverse, mon mari, hier, m'a annoncé qu'il était prêt et qu'il avait décidé de s'y rendre. Concernant les plus jeunes, si le déplacement a été bien préparé par l'enseignant, oui, ça vaut la peine d'y aller. Sans quoi, on ne peut pas se rendre compte de ce qu'a été la déportation. Reste qu'Auschwitz tombe en ruine, les baraques sont en train de pourrir, et le monde a l'air de le découvrir. Et que fait-on pour restaurer le camp? Rien. Les lieux n'ont pas été entretenus. Certes, les Polonais n'ont jamais eu beaucoup d'argent, mais ce devrait être la priorité de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, que j'ai présidée mais que je ne préside plus. C'est l'une de ses vocations. Il y a de l'argent qui existe et qui doit être destiné à cela. Sans compter que les Allemands seront prêts à aider, d'autres aussi sans doute. Sauver Auschwitz de la ruine ne me semble pas une tâche insurmontable."

Samia Essabaa: Pour mes élèves, aller à Auschwitz, c'est essentiel. La Shoah, ce n'est pas leur histoire. Ils la connaissent très mal et pour la plupart doutent de sa réalité. C'est la solution que j'ai trouvée pour lutter contre l'antisémitisme: aller sur place au bout d'un travail de préparation qui, à chaque fois, dure six mois, durant lesquels je fais venir des anciens déportés, des enfants cachés, des représentants d'associations. J'emmène les élèves à la grande synagogue de la Victoire à Paris, ils étudient la Shoah en histoire, en anglais, dans les arts appliqués... Je les emmène aussi à la grande mosquée de Paris, je les fais travailler sur l'islam, leur religion, afin de faire ressortir les parallèles avec le judaïsme.

Plusieurs lycéens cités dans le livre n'ont jamais entendu parler d'Auschwitz, qu'ils sont tous censés avoir étudié en 3e...

S. V.: Les programmes sont très lourds, il faut aller très vite. On sait aussi que certains professeurs ne veulent pas étudier la Shoah en classe. Ils ne sont pas nombreux mais ils existent...

S. E.: C'est la vérité. Des enseignants effleurent le sujet pour éviter les problèmes au sein de la classe. Il existe aussi des élèves qui refusent catégoriquement de l'étudier et mettent le professeur devant le fait accompli.

S. V.: Il arrive aussi que des enseignants remplis de bonne volonté n'y arrivent pas... L'autre jour, un professeur m'a envoyé une liste de questions que ses élèves voulaient me poser. Je ne sais pas ce qu'ils s'imaginaient. Ils voulaient savoir si je connaissais le nom du SS qui m'avait fait telle ou telle chose. C'était nul, ils n'avaient absolument rien compris à ce qu'a été la déportation. Je l'ai dit à leur professeur. Il m'est aussi arrivé, il y a peu de temps, une expérience très déplaisante. J'ai été invitée par la directrice d'une institution religieuse près de chez moi, à Paris, pour parler de la Shoah. J'y ai été très bien accueillie par cette directrice et les élèves qui m'ont offert cent roses blanches. Je n'y ai parlé que de la déportation, tout s'est très bien déroulé. Et qu'ai-je appris peu après ? Que le curé avait obtenu le renvoi de la directrice, parce qu'elle m'avait fait venir, moi, l'auteur de la loi sur l'interruption volontaire de grossesse !

Samia Essabaa, quelle image vous vient à l'esprit lorsque vous repensez à votre découverte d'Auschwitz?
S. E.: Le mal-être au fur et à mesure que le car s'approchait du camp. Le mal au ventre. Et puis, une fois arrivée, la vitrine qui rassemble les vêtements des petits enfants. J'ai pensé à ces femmes de mon âge, arrivées ici avec leurs enfants... J'ai dû sortir et je me suis effondrée.

Simone Veil, quand y êtes-vous retournée pour la première fois?
S. V.: Je crois que c'était en 1955, pour les dix ans de la libération. Les Russes tenaient encore le camp. Nous sommes restés à l'extérieur. Il y a des déportés qui ne veulent pas y retourner, d'autres qui y vont souvent. Quand j'y vais, ce n'est pas aussi épouvantable qu'on pourrait l'imaginer. Nous, les déportés, nous sommes plus marqués par les souvenirs que nous avons de certains endroits que par les lieux mêmes. Les chambres à gaz et les crématoires ont pour la plupart été détruits ; il y a de l'herbe, des arbres, l'endroit fait pacifique alors que, quand nous y étions, c'était soit la boue et le froid soit la chaleur accablante. Tout était si sale. Ça n'a aucun rapport avec ce que c'était.

Certains parlent d'une recrudescence de l'antisémitisme en France. Qu'en pensez-vous?
S. V.: Je le crois, effectivement. Le récent scandale Madoff survenu aux Etats-Unis est catastrophique. Ce qui s'est passé récemment en Israël et à Gaza est également mal compris, sans compter ce qu'il adviendra avec le nouveau gouvernement israélien, qui sera très à droite et ne correspondra pas à ce qu'est Israël aujourd'hui.

S. E.: Madoff, les élèves de mon lycée ne savent pas qui il est. Gaza, à l'inverse, les a beaucoup touchés. J'ai été très vigilante et je dois dire qu'à mon grand soulagement, je n'ai pas du tout entendu les propos tenus en septembre 2001. Mes collègues non plus. Le travail que nous menons depuis plusieurs années a réussi à apaiser les tensions. Quand mes élèves ont rencontré des juifs de leur âge, au Maroc, qui, comme eux, portaient des casquettes et ne se différenciaient en rien d'eux, ils ont perdu toutes leurs certitudes, tous leurs repères. C'est aussi ce que je recherche : aider mes élèves à se débarrasser de leurs préjugés pour être autonomes et responsables dans la vie.


* Le Voyage des lycéens, Samia Essabaa, Stock, 196 p., 17 euros. En librairie le 11 mars.